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Cession de fonds de commerce et bail commercial : transfert ou nouveau bail ?

Sandrine Chiorozas · · 12 min de lecture
Cession de fonds de commerce et remise des clés du bail commercial

Parmi toutes les questions que se posent les entrepreneurs qui vendent ou rachètent un fonds de commerce, celle du bail commercial est sans doute la plus anxiogène. Et pour cause : le local, c’est souvent ce qui fait la valeur du fonds. Perdre l’emplacement, c’est parfois perdre la clientèle avec lui.

J’accompagne régulièrement des cédants et des repreneurs dans ces opérations, et je vois toujours le même moment de flottement : “Et le bail, il se transfère automatiquement ?” La réponse est oui, en principe, mais avec des nuances importantes que le Code de commerce encadre strictement. Voici ce que vous devez absolument comprendre avant de signer quoi que ce soit.

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Le bail commercial : un élément central du fonds de commerce

Le droit au bail n’est pas un accessoire du fonds de commerce. C’est souvent son épine dorsale. Sans local, pas d’exploitation possible, et sans exploitation, pas de clientèle. La valeur d’un pas-de-porte dans une rue commerçante peut représenter plusieurs années de loyer et constituer l’essentiel de la valorisation du fonds.

C’est pourquoi le législateur a posé une règle cardinale : lors de la vente d’un fonds de commerce, le bail commercial suit le fonds. L’acquéreur entre dans les droits et obligations du locataire sortant, aux mêmes conditions.

Article L. 145-16 du Code de commerce : “Sont réputées non écrites, quelle qu’en soit la forme, les clauses tendant à interdire au locataire de céder son bail ou les droits qu’il tient du présent chapitre à l’acquéreur de son fonds de commerce ou de son entreprise.”

En clair : un bailleur ne peut pas insérer dans un bail commercial une clause qui interdirait au locataire de céder ce bail lors de la vente de son fonds. Une telle clause serait nulle de plein droit.

C’est une protection d’ordre public pour le commerce. La possibilité de revendre son fonds, bail compris, est une liberté fondamentale que le droit protège depuis longtemps.

Les deux scénarios : transfert du bail existant ou nouveau bail

Quand un fonds de commerce est cédé, deux situations se présentent en pratique.

Scénario 1 : le bail existant est transféré à l’acquéreur

C’est le cas de figure le plus courant et le plus simple. Le repreneur reprend le bail en cours, avec ses conditions actuelles : loyer, durée restante, clauses, date d’échéance. Il entre dans les “chaussures” du cédant vis-à-vis du bailleur.

Ce transfert s’opère par voie de signification au bailleur, généralement par acte de commissaire de justice (anciennement huissier). Cette formalité est obligatoire sauf si le bailleur a donné son accord par acte notarié lors de la cession.

Conseil pratique : Avant de signer la promesse de cession, vérifiez toujours la durée restante du bail et sa date de renouvellement. Reprendre un fonds six mois avant l’échéance du bail sans avoir sécurisé le renouvellement, c’est une prise de risque majeure que j’ai vue conduire à des situations dramatiques.

Scénario 2 : la négociation d’un nouveau bail

Parfois, les parties préfèrent repartir sur des bases nouvelles. Le bail existant approche de son terme, les conditions ne conviennent plus à l’une ou l’autre partie, ou le bailleur souhaite renégocier certains éléments à l’occasion de la cession.

Dans ce cas, vendeur, acheteur et bailleur peuvent convenir conjointement d’un nouveau bail commercial qui prendra effet au jour de la cession. Ce nouveau bail doit respecter les règles du statut des baux commerciaux : durée minimale de neuf ans, droit au renouvellement, encadrement des loyers, etc.

Transfert du bail existant vs nouveau bail négocié

CritèreTransfert du bail existantNouveau bail négocié
LoyerIdentique (sauf indexation en cours)Renégocié librement
DuréeReste la durée résiduelleRepart pour 9 ans minimum
Droit au renouvellementConservéNouveau cycle de 9 ans
Accord du bailleurNotification suffisante (L. 145-16)Accord tripartite obligatoire
Risque pour l’acquéreurBail potentiellement proche du termeSécurité maximale sur la durée
Garantie du cédant3 ans maximum (loi Pinel)Généralement non applicable

Ce que le bailleur peut et ne peut pas faire

Ce qu’il ne peut pas faire

Le bailleur ne peut pas s’opposer à la cession du bail lorsqu’elle est faite conjointement avec la cession du fonds de commerce. Toute clause contraire est réputée non écrite. C’est la protection cardinale de l’article L. 145-16.

Il ne peut pas non plus exiger un “pas-de-porte” ou une indemnité pour donner son accord au transfert, ni imposer des conditions discriminatoires à l’égard du repreneur.

Ce qu’il peut faire

Le bailleur conserve des droits légitimes. Il peut :

  • Exiger d’être informé préalablement de la cession, si le bail contient une clause de notification préalable.
  • Vérifier la solvabilité du repreneur et, si le bail contient une clause d’agrément, donner ou refuser son agrément, mais uniquement pour un motif légitime et sérieux.
  • Demander le maintien de la garantie solidaire du cédant, pour une durée maximale de trois ans depuis la loi Pinel de 2014.

La clause d’agrément : une arme à double tranchant. Le bail peut prévoir que tout cession soit soumise à l’accord préalable du bailleur. La Cour de cassation valide ces clauses, mais elles ne peuvent pas devenir une clause de veto discrétionnaire. Si le bailleur refuse sans motif légitime, sa décision peut être contestée en justice et le juge peut passer outre. J’ai accompagné un client dont le bailleur tentait de bloquer la cession pour forcer une renégociation du loyer — le tribunal a sanctionné cet abus.

La garantie du cédant : combien de temps restez-vous engagé ?

C’est l’une des questions qui inquiète le plus les vendeurs. Si le repreneur ne paie plus son loyer, le bailleur peut-il se retourner contre moi ?

Oui, et c’est légal. Le bailleur peut exiger du cédant une clause de garantie solidaire : en cas de défaillance du locataire entrant, le cédant reste solidairement responsable du paiement des loyers.

Mais depuis la loi Pinel du 18 juin 2014 (article L. 145-16-2 du Code de commerce), cette garantie est encadrée :

3 ans
Durée maximale de la garantie du cédant (loi Pinel 2014)
Article L. 145-16-2 Code de commerce

Au-delà de trois ans à compter de la date de cession du bail, le bailleur ne peut plus appeler la garantie du cédant. C’est une avancée majeure pour les vendeurs, qui auparavant pouvaient se retrouver engagés indéfiniment.

Ce que je conseille systématiquement aux cédants : obtenir du repreneur, en contrepartie de cette garantie, une garantie de contre-garantie, ou exiger un dépôt de garantie supplémentaire. La clause de garantie ne doit jamais être signée sans négocier sa contrepartie.

Quatre situations réelles pour comprendre les enjeux

La boulangerie de Martine (Lyon, 69). Martine vend sa boulangerie artisanale après 18 ans. Le bail avait encore 6 ans à courir. L’acquéreur a repris le bail en l’état. Le bailleur a tenté d’insérer une clause d’augmentation de loyer dans l’acte de cession. Nous avons refusé : le transfert se fait aux conditions existantes, point. Martine a vendu sereinement.

La boutique de Marco (Bordeaux, 33). Marco reprend un commerce de prêt-à-porter. Le bail expire dans 14 mois. Le bailleur est favorable mais veut renégocier le loyer à la hausse (le marché a évolué). Nous avons négocié un nouveau bail de 9 ans avec un loyer révisé mais une franchise de loyer de 3 mois en entrée. Solution équilibrée pour les deux parties.

L’affaire de Sylvie (Toulouse, 31). Sylvie cède son salon de coiffure. Le bail contient une clause d’agrément. Le bailleur refuse l’acquéreur proposé sans donner de motif sérieux. Nous avons mis en demeure le bailleur et saisi le tribunal. Le juge a ordonné la levée du refus : le motif invoqué (l’acquéreur avait fait une liquidation judiciaire 12 ans auparavant, soldée intégralement) n’était pas légitime au sens de la jurisprudence actuelle.

Le restaurant de Pierre (Nantes, 44). Pierre vend son restaurant et oublie de notifier le bailleur par commissaire de justice comme le prévoit le bail. La cession a eu lieu. Trois mois plus tard, le bailleur se retourne contre le cédant en invoquant l’absence de notification régulière. Résultat : un contentieux évitable, des honoraires d’avocat non prévus. La formalité de notification n’est pas optionnelle.

6 mois
Délai minimum recommandé pour sécuriser le bail avant une cession
Pratique professionnelle Jurixa

Cession de fonds vs cession de droit au bail seul : ne pas confondre

Il faut distinguer deux opérations très différentes :

La cession du fonds de commerce inclut le droit au bail, mais aussi la clientèle, le nom commercial, le matériel, les contrats de travail. Le transfert du bail est libre (sous réserve des clauses d’agrément) parce qu’il y a continuité d’exploitation.

La cession du seul droit au bail (sans clientèle ni fonds) est une opération différente, qui n’est PAS libre. Elle nécessite l’accord exprès du bailleur, et ce dernier peut la refuser. De nombreux baux interdisent la cession du droit au bail indépendamment du fonds.

Cette distinction est essentielle. J’ai vu des opérations montées comme des “cessions de droit au bail” pour contourner les règles fiscales ou les obligations du statut des baux, sans réaliser que le bailleur pouvait légitimement s’y opposer et obtenir la résiliation du bail. La requalification judiciaire d’une opération mal qualifiée peut être catastrophique pour les deux parties.

Les formalités à ne pas négliger

La cession d’un fonds avec son bail implique plusieurs formalités obligatoires :

1. La mention du bail dans l’acte de cession. L’article L. 141-1 du Code de commerce impose que l’acte de cession mentionne les informations relatives au bail : date, durée, nom et adresse du bailleur. L’omission peut entraîner la nullité de la vente à la demande de l’acquéreur.

2. La notification au bailleur. Par acte de commissaire de justice, sauf accord notarié. Cette formalité déclenche le point de départ de la garantie solidaire du cédant.

3. L’état des lieux. Un état des lieux contradictoire entre bailleur et locataire sortant est obligatoire. Il protège l’acquéreur contre des réclamations ultérieures pour dégradations antérieures à sa prise en possession.

4. La déclaration d’intention d’aliéner (DIA). Dans les communes ayant instauré un droit de préemption sur les fonds de commerce, le cédant doit adresser une DIA à la mairie avant la cession. La commune dispose de deux mois pour se prononcer. Son silence vaut renonciation.

2 mois
Délai de réponse de la commune en cas de droit de préemption (DIA)
Service-Public.fr, vosdroits/F32781

Que faire si le bailleur refuse de coopérer ?

Le refus du bailleur de notifier le transfert, de signer le nouveau bail ou d’agréer le repreneur sans motif légitime n’est pas une impasse. Plusieurs leviers existent :

La mise en demeure formelle. Un courrier d’avocat ou de juriste rappelant les dispositions d’ordre public de l’article L. 145-16 fait souvent son effet. Les bailleurs connaissent le risque judiciaire.

Le référé judiciaire. En cas d’urgence (la cession est imminente), le juge des référés peut ordonner sous astreinte la levée du blocage si le refus est manifestement abusif.

La négociation transactionnelle. Parfois, le bailleur bloque pour obtenir une contrepartie : renégociation du loyer, réalisation de travaux, révision de la destination des lieux. Une médiation bien conduite peut débloquer la situation sans passer par le tribunal.

Ce que je constate dans ma pratique : la grande majorité des blocages se dénoue dès que le bailleur comprend qu’il n’a pas de droit de veto légal sur la cession du fonds. La clarté juridique, bien exposée, est souvent le meilleur levier de négociation.

Questions fréquentes sur la cession de fonds et le bail commercial

Le bailleur peut-il augmenter le loyer lors d’une cession de fonds de commerce ?

Non, pas à l’occasion de la cession. Le loyer ne peut être modifié que lors du renouvellement du bail (tous les 3 ans via la révision triennale, ou tous les 9 ans lors du renouvellement). La cession du fonds ne crée pas, en elle-même, un droit pour le bailleur de réviser le loyer. Si le bailleur tente de conditionner son accord à une augmentation de loyer, cela constitue un abus que vous pouvez contester.

L’acquéreur doit-il signer un nouveau bail ou peut-il continuer l’ancien ?

Il reprend l’ancien bail avec les conditions en cours. Aucun nouveau bail n’est nécessaire. La signature d’un avenant de transfert peut toutefois être utile pour formaliser l’entrée du nouveau locataire et préciser les conditions de la garantie du cédant.

Que se passe-t-il si le bail arrive à terme peu après la cession ?

L’acquéreur bénéficie du droit au renouvellement, exactement comme l’ancien locataire. Il peut additionner les durées d’exploitation pour satisfaire à la condition des deux ans d’exploitation dans les lieux requise pour bénéficier du droit au renouvellement (article L. 145-8 du Code de commerce).

Le cédant est-il libéré de toute responsabilité après la cession ?

Pas immédiatement. La garantie solidaire peut l’engager pour trois ans maximum. Mais au-delà, plus aucune réclamation du bailleur n’est possible à son encontre au titre du bail. Il est donc crucial de bien archiver tous les documents relatifs à la cession.

Peut-on céder un fonds de commerce sans bail commercial ?

Techniquement oui, si le fonds est exercé dans des locaux dont le commerçant est propriétaire. Mais dans ce cas, la valorisation du fonds est différente et la question de la mise à disposition du local à l’acquéreur doit être expressément réglée dans l’acte de cession.

Le bailleur a-t-il un droit de préférence pour racheter le fonds ?

Non, le bailleur n’a pas de droit de préférence sur le fonds de commerce lui-même. En revanche, si l’acquéreur souhaite acheter les murs en même temps que le fonds, d’autres règles s’appliquent. Ne confondez pas le droit de préférence prévu par la loi Pinel sur les murs commerciaux et la cession du fonds.


La cession d’un fonds de commerce est une opération qui mêle droit commercial, droit immobilier et technique de négociation. Le bail commercial est souvent le point de friction principal, parce que c’est là que les intérêts du vendeur, de l’acheteur et du propriétaire se croisent.

Chez Jurixa, j’ai accompagné plusieurs dizaines de cessions, et je peux vous dire que les opérations qui se passent le mieux sont celles où le bail a été examiné en détail dès le début des négociations, et non traité en urgence dans les derniers jours avant la signature.

Que vous soyez cédant ou repreneur, ne laissez pas la question du bail commercial au hasard. Les enjeux sont trop importants.

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Sandrine Chiorozas, experte en création d'entreprise

Sandrine Chiorozas

Diplômée notaire et droit des affaires — 15 ans d'expérience

Double compétence en droit des affaires et droit notarial, Sandrine accompagne les entrepreneurs dans toutes les étapes de la vie de leur société. Chaque article est rédigé avec rigueur et vérifié auprès des sources officielles.

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